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L’Épée

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L’Épée – « Diabolique » par JD Beauvallet

Diabolique devait à la base être un album solo de l’actrice Emmanuelle Seigner, composé par les Français The Limiñanas et produit à Berlin par l’Américain Anton Newcombe. Mais un rêve est venu bouleverser ces plans. Il en est né un vrai groupe, baptisé L’Epée, une tournée, un album intense et quelques lettres d’amour émues au rock’n'roll, cette musique qui sauve des vies.

Au départ de beaucoup de choses électriques se trouve une chanson belle et ancienne, elle s’appelle Rock’n'Roll, avec des majuscules. Elle est signée Lou Reed mais elle parle d’une femme, dont la vie a été sauvée par le rock. Cette femme, comme tant d’autres adolescentes aux vies déviées par le rock sombre et mystérieux de Lou Reed, pourrait s’appeler Marie ou Emmanuelle. Car c’est autour de cet axe vicié du rock que Marie Limiñana et Emmanuelle Seigner se sont retrouvées membres d’un groupe aux allures de gang qui donne envie de changer de trottoir : L’Epée. Et ce ne sont pas les deux garçons du groupe et leurs dizaines de guitares qui vont dire le contraire : eux aussi sont tombés dans cette potion toxique quand ils étaient petits. “J’avais 11 ans”, se souvient Emmanuelle, qui s’approprie alors Lou Reed et les Rolling Stones comme alternative aux Brel et Brassens paternels. “J’étais tout gosse, je connaissais par cœur tous les noms sur les pochettes des Stooges et du Velvet”, continue Lionel Limiñana. “J’adore Lou Reed, conclut Anton Newcombe. Et je le déteste. Comment a-t-il pu pardonner à ses parents les cures d’électrochocs qu’ils ont financées pour soi-disant le guérir du rock’n'roll ? Je les aurais assassinés. Et le docteur aussi. J’ai choisi la liberté.” Nous sommes en présence de gens pour qui Lou Reed a compté.

On n’est donc pas surpris qu’une chanson de l’album Diabolique de l’Epée se nomme Lou. Le texte du grand Bertrand Belin, l’un des trois qu’il a écrits sur l’album, conservera pourtant son mystère, comme d’autres paroles faisant référence aux mythes new-yorkais, de Suicide aux New York Dolls.

Mais qu’on se rassure : si le Velvet Underground, avec son rock lacéré et noir, a servi de ciment à ce groupe international, Diabolique est tout sauf un album réservé à une caste, à des historiens. Il est l’œuvre d’un gang ou plutôt d’une famille réunie sans casting, sans artifice. Il est référencé, mais avec humour, distance. “C’était drôle de jouer avec cette mythologie, ricane Lionel. Je tenais à ces clins d’œil à ces musiques sur lesquelles nous nous sommes tous les quatre construits.”
“C’est sans doute un truc de génération, continue Emmanuelle Seigner. Nous avons tous à peu près le même âge, ces musiques nous ont constitués, voire sauvés. Quand j’avais 16 ans, bien avant de devenir actrice ou mannequin, mon rêve était de faire du rock. Mais bon, quelles étaient mes chances de croiser Lou Reed dans ma rue ? C’est un rêve qui ne m’a jamais quittée. Et mes expériences musicales m’ont beaucoup apporté dans ma vie d’actrice, de femme. Grâce à ça, je suis une actrice nettement plus détendue. Jouer au cinéma, c’est tellement plus facile que de monter sur scène ! C’est certain : ce n’est pas le même luxe. Mais j’adore la vie en van, en tournée, je préfère manger des sandwiches triangulaires avec le groupe que d’être au Festival de Cannes !”

Tous les quatre s’accordent à dire à quel point le rock a été primordial, formateur, fondateur dans leurs vies : chaque chanson de Diabolique peut donc être entendue, toute nostalgie bue, comme un message intime de gratitude. “Sans les disquaires et les libraires de notre enfance vers Perpignan, se souvient Lionel, la vie aurait été très difficile. Nous n’étions pas formatés pour jouer au rugby.”

Même son de cloche, mais dans l’autre sens de la traversée trans-atlantique, chez l’érudit Anton Newcombe. “Depuis que je suis gamin, j’écoute de la musique française… Ma passion est née avec des traductions de Jacques Brel par le chanteur et poète beat Rod Kuen. Puis il y a eu Gainsbourg, un génie, ou des artistes comme Françoise Hardy, Anna Karina, Polnareff, Antoine… Il y a quelques années, pour Musique de Film Imaginé, j’avais invité la Française Soko en studio. Elle n’avait encore jamais chanté en français ! Son manager m’avait laissé quelques albums français, c’est comme ça que j’ai découvert et adoré les Limiñanas. Ce qui me plaît tant chez eux, c’est que même s’ils adorent des trucs comme Lords Of The New Church, ils osent le français, ne se renient pas. J’en ai marre d’expliquer à des groupes français qu’ils n’ont aucune chance en singeant Oasis avec un accent pourri. L’autre souci de beaucoup d’artistes français est le poids écrasant de la tradition littéraire, qui les pousse à négliger la musique et les mélodies pour privilégier les mots. La pop, c’est pas Jean Cocteau. Les Limiñanas l’ont bien compris, en restant simples.”

C’est cette simplicité, cette fluidité qui séduisent sur Diabolique, le premier album de L’Epée à la genèse rocambolesque.

Tout commence dans la série Gossip Girl, où Emmanuelle Seigner remarque une chanson bouleversante. Elle est signée Limiñanas. Elle se penche alors sur les albums du groupe, et en tombe amoureuse. L’actrice, riche de deux albums solos et d’une collaboration avec Ultra Orange, est alors en manque de musique. Un journaliste des Inrocks la met en contact avec les Limiñanas.

Surexcitée à l’idée de cette collaboration possible, l’actrice, en plein tournage d’une série à Lyon, profite de son seul samedi de libre pour sauter dans un avion à l’aube. Direction Cabestany, le village proche de Perpignan qui sert de base arrière aux Limiñanas. Emmanuelle Seigner a le droit à la visite guidée de ce lieu où règne sans partage la musique. Studio, guitares, bouzoukis, ukulélés, basses marocaines, pédales d’effets, claviers étranges, instruments orientaux et gadgets soniques y occupent garage et rez-de-chaussée. “Nous sommes ensuite sortis manger des pâtes et faire un tour sur la plage, se souvient la chanteuse. Nous étions d’accord sur tout. J’ai adoré ces gens, sans la moindre frime. Ça change tellement du parisianisme !”

Les Limiñanas sont alors en train de terminer leur album Shadow People (2018) : Emmanuel Seigner se retrouve immédiatement enrôlée au micro sur le titre qui donne son nom à l’album. Très vite, le duo de Perpignan entame la composition des maquettes pour ce qui doit alors être un nouvel album solo d’Emmanuelle Seigner. La Parisienne revient finalement deux fois à Cabestany enregistrer des textes écrits par Bertrand Belin ou Lionel Limiñana lui-même. L’album semble alors prêt : ne lui manque plus, dans l’esprit du trio, que quelques retouches de production.

Ravi de sa récente collaboration avec Anton Newcombe sur l’album Shadow People, le groupe le contacte alors à Berlin, où il a installé son studio Cobra. Et rien ne se passe comme prévu. L’Américain, plus connu pour le rock psychédélique de son groupe The Brian Jonestown Massacre et le film Dig! qui lui est consacré, tombe amoureux des chansons que lui envoie Lionel.

Immédiatement, Emmanuelle, Marie et Lionel s’envolent pour Berlin le rencontrer : le temps qu’ils arrivent, il a déjà rajouté des guitares, du mellotron, des solos et sa sorcellerie aux titres. A Berlin, il a reconstruit son légendaire mur (du son) : un mélange dont il possède le copyright d’acoustique à la Byrds et d’électricité forcenée, détournée du psychédélisme. Puis chacun repart à son travail : tournées ou tournages. Jusqu’à ce qu’Emmanuelle Seigner ne reçoive une lettre de Newcombe : “J’ai fait un rêve, on faisait un groupe tous les quatre et on s’appelait L’Epée.” La Française est enchantée : “J’aime le côté guerrier du nom. Je préfère cent fois que ça sorte sous un nom de groupe que sous le mien ! Ce n’est que logique après l’implication de chacun. L’esprit de groupe, de gang m’a toujours attirée, j’aime l’idée de partage. Je n’étais pas heureuse de mes albums solos, je suis surexcitée par la tournée à venir.”

Immédiatement, les Français sont donc séduits par ce nom, sa puissance visuelle et évocatrice, que l’Américain a choisi dans leur langue. L’épée, ça sert à anoblir comme à couper les têtes : cette ambiguïté les ravit. “On ne sait toujours pas pourquoi il a choisi ce nom”, en rigolent encore les Limiñanas. Quand on lui demande de raconter son rêve, Anton Newcombe s’en sort par une vrille dont il a le secret : “J’ai vu une épée, à double tranchant, si je puis dire : d’un côté, elle peut te libérer. D’un autre, elle te découpe en morceaux… Je ne suis pas très fan des explications de texte, mais je pensais sans doute à ma chanson Silent Stream : “The truth shall set you free/In pieces you shall be” (La vérité te libèrera/en mille morceaux). C’est donc L’Epée qui te libèrera !”

Pris au jeu, L’Epée commence alors à réfléchir en termes de vrai groupe, monte même une vaste tournée qui démarrera en septembre. “Tout s’est agencé de manière naturelle, dit Lionel. Emmanuelle voulait tout sauf un disque lisse : il est finalement rugueux, sombre. J’ai l’impression d’entendre un mélange entre Jesus & Mary Chain et ce qu’on adore en France dans les années 60, des trucs barrés comme Ronnie Bird.” Basées sur leurs conversations, les paroles ciselées par Lionel mettent en scène une version fantasmée d’Emmanuelle Seigner, en aventurière, en pétroleuse. Confirmation de la chanteuse : “Cet enregistrement s’est déroulé de manière tout à fait organique, spontanée, amicale. Sans le moindre bullshit. Les chansons ont été écrites par rapport à la vision que Lionel avait de moi. Ce mélange entre morceaux ludiques et d’autres plus sombres me définit parfaitement.”

A Berlin, l’ambiance est effectivement joueuse. Dans une surenchère fiévreuse mais joyeuse, le groupe entasse en studio les pistes de guitares, les couches électriques, jusqu’à en perdre le décompte. Si bien qu’il envisage déjà de venir avec quatre guitaristes sur scène. Il faut dire que la guitare électrique reste un outil précieux d’artisan autant qu’un objet de fascination chez les membres du groupe. “C’est une chose sacrée, dit Lionel. Ma sainte trinité, c’est la guitare électrique, la pédale fuzz et la réverb.” “Je rêverais d’en jouer comme eux, fantasme Emmanuelle Seigner. Mon truc, ce n’est vraiment pas un album folk ou piano-voix. Il me faut de la fuzz. Je trouve ça si sexy, ce bruit.” S’il rêve déjà d’enregistrer une suite à Diabolique, Anton l’imagine pourtant volontiers sans ces strates illimitées de guitares. “Pour moi, elles sont surtout un outil de travail. Mon truc, ce n’est pas de jouer la rockstar avec mes guitares, mais de me servir d’elles pour communiquer. Elles sont accordées de manière tellement bizarre que je ne suis même plus certain de jouer de la guitare électrique.”

Il avoue ainsi aimer les facettes les plus vastes et sombres, proches des musiques de film, de l’écriture des Limiñanas. Ça tombe bien : Lionel a les yeux qui brillent quand il évoque cette obscurité qui touche beaucoup des titres de Diabolique. “Anton et moi, on adore les sons mélancoliques, les guitares graves ou les accords mineurs, on s’entend comme larrons en foire sur ce sujet.”

De cette expérience du studio berlinois en totale immersion, Emmanuelle Seigner n’est pas encore revenue. “C’était dingue. Anton passe sa vie à écouter la BBC et soudain, il se lève, empoigne sa guitare et joue des trucs ahurissants. Puis il revient sur le canapé et remet la BBC ! Il travaille aux pulsions. Il est surdoué, jamais laborieux ou scolaire. Je suis si contente de ne pas avoir fait un album solo. Ça faisait longtemps que je cherchais un groupe comme ça, qui me comprenne, sans calcul.”

Autrefois, Anton Newcombe avait monté le mystérieux Committee For Keeping Music Evil. Un programme autant qu’un label. “Le Comité de sauvegarde de la musique diabolique”, pourrait-on traduire. C’est Anton Newcombe qui, tiré de son rêve, a décidé du titre de l’album de L’Epée : Diabolique. On ne pouvait rêver meilleur comité pour offrir toute sa sympathie au diable.

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